Tous à poils !

Publié le par M.T

clubdes5.jpgElle s’appelait Claudine mais ne répondait que si on l’appelait Claude. Flanquée de son chien Dagobert, elle courrait les sentiers d’une île pleine de mystères que son père lui avait acheté. Déjà, rien que pour cela, je l’enviais. Parce que son père, à la Claudine, il l’aimait bien pour lui avoir offert un terrain de jeu aussi extraordinaire, malgré ses cheveux aussi courts que ses culottes. Et puis alors, personne n’y trouvait rien à redire que la Claude, elle était la chef d’une bande des Cinq qu’elle dirigeait le plus souvent avec une volonté inébranlable, même si elle faisait parfois pleurer sa petite camarade et cousine Annie dont l’histoire ne dit pas si elle aimait les sucettes. Mais grand cœur et généreuse, Claude, s’alliant de ses deux autres cousins, malgré sa tête de bois et son caractère épouvantable, trouvait toujours à résoudre les mystères qui peuplaient d’une manière incroyable les quelques kilomètres carrés de son île. C’était mes dix ans, c’était Enid Blyton (prononcer comme vous voulez) et c’était le début de mes propres aventures livresques, ce moment incroyable et inestimable où je découvrais ce monde de fictions dans lequel j’allais grandir et m’épanouir, en toute innocence et pour la plus grande chance de ma culture générale.

Mais ça, c’était avant l’air Copé, Jour de Colère et Manif pour Tous. Parce qu’aujourd’hui, la Claudine, elle aurait des soucis à se faire la cocotte. Bouhou la vilaine qui joue au garçon manqué ! Haro sur cet auteur qui a cherché ainsi à dévoyer nos chères petites têtes blondes, dont je faisais partie, moi aussi portant cheveux courts et salopettes. Ce serait donc à cause de lui et de son héroïne que rien n’arrêtait que je serais devenue ce que je suis, une flamboyante lesbienne qui somme toute a, elle, conservé son prénom qui, lui, changé en Martin, aurait fait tout autant pêcheur que pécheur. Et là, l’accent, croyez-moi, il change tout ! Mais ça je le sais et je peux en jouer parce que j’ai beaucoup lu. Et pas que la Bibliothèque Rose, je vous rassure !

Non, j’ai aussi lu, plus tard adolescente épanouie et déjà un rien perverse, pardon, intellectuelle, un ouvrage au nom évocateur : La Religieuse d’un certain Monsieur Diderot. Moi, (je vous en ai déjà fait la confidence dans mon article précédent « Martine et la Théorie des Genres »), qui ai frôlé de près, jeune, l’attrait de la robe monastique, j’apprenais ainsi qu’une Mère, aussi supérieure soit-elle, pouvait vouloir vous ouvrir vers des sens qui n’étaient pas que spirituels. J’adorais également les livres de George Sand, découvrant bien plus tard que mon George était une femme amoureuse de mon Chopin et je ne boudais pas non plus les autres livres mis à ma disposition dans la bibliothèque de mon collège, de Montherlant et ses Olympiques, en passant par Théophile Gautier et sa Demoiselle de Maupin, Charles de Beaumont et son Chevalier d’Eon. Mais qui m’en aurait pris ombrage ? Bien au contraire, on me félicitait alors de mon assiduité et du point d’honneur que je mettais à toujours rendre mes livres à l’heure. Et pour me récompenser, on me donnait d’une manière très solennelle, une image représentant une Jeanne d’Arc le corps ceint d’une armure flamboyante. Je m’instruisais ainsi en compagnie des plus grands écrivains que je ne vous citerai pas tous et qui, sans forcément aborder les différentes orientations sexuelles possibles, n’ont jamais pour autant caressé le chat dans le sens du poil.

Mais ça, c’était avant que d’obscurs réactionnaires, agitant fanions et ballons roses et bleus, ne viennent clamer sous mes fenêtres que j’étais une pervertie de la littérature et que mes lectures m’avaient tortillée l’esprit au point de me faire confondre mon sexe de petite fille en celui d’un garçon.

Ah bon ?

Mais alors, si c’était vrai,  j’ose à peine penser à l’effet dévastateur qu’auront sur nos petits monstres, pardon enfants, tous ces jeux vidéos dont le principe consiste à tuer un maximum de gens en un minimum de temps. Deviendront-ils tous des serials killers ? Non ? Non… Parce que les garçons, c’est bien connu, ils sont vachement plus forts, donc intelligents, que les filles. Et c’est bien connu aussi, un jeu de massacres est beaucoup moins traumatisant ou pervers que l’innocente lecture d’un petit livre où l’on verrait des personnages se mettre tout nu pour nous dire que si on est gros, un peu petit et pas foutu à la Britney Spears, c’est pas bien grave !

Mais jusqu’où ces gens là iront-ils ? Jusqu’ou vont-ils pervertir, et terroriser leurs propres enfants en leur faisant croire que « si tu manges un pruneau, tu auras la langue toute noire pour toujours ?! ».

Moi, cela me rappelle juste ces mouvements qui, en 1933, ont vu des fous furieux en chemise brune, le bras dressé et la main en l’air, brûler des ouvrages qui ne leur semblaient pas correspondre à leur éthique étriquée. Et encore, là, je suis gentille…

Alors laissons nos enfants lire ce qu’ils veulent car leur culture viendra de là, sauf évidemment, si le but du jeu est qu’ils n’en aient aucune autre que celles de leurs parents et au vu de leurs slogans et de leurs (non)argumentaires, les petits, je vous plains !

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