Un petit tour et puis s'en vont

Publié le par M.T

Un petit tour et puis s'en vont

Bon… Cette fois les « Dix Petits Nègres » sont définitivement morts. On n’en entendra plus jamais parler. Enterrés, balayés, pulvérisés à l’aune de la bien-pensance. Tout comme ont disparu les « têtes de nègre » de nos boulangeries et le « nègre » sous l’écritoire de l’écrivain. Basculées également les statues érigées à la gloire de « négriers », pardon, de personnes ayant fait commerce et traite d’esclaves noirs, enfin de couleur. Tout comme en informatique la paire « Master/Slave » a été remplacée par « Leader/Follower » ou plus simplement, « Premier/Second ». Sauf que tous les noirs ne sont pas des esclaves. Et que tous les esclaves ne sont pas noirs.

 

Maintenant, prenons le sujet de plus haut. (Non pas que je veuille dire que la problématique de la référence « nègre » dans nos sociétés ne le soit pas). Mais le mouvement est beaucoup plus insidieux et pernicieux qu’il n’y paraît. Qui désormais se répand comme une marée noire sur une plage de Bretagne. Pardon, une fuite de carburant sur un littoral régional. De quoi s’agit-il au fond ?

 

D’éliminer toute référence capable ou susceptible de heurter une sensibilité, quelle qu’elle soit.

 

Et je veux bien le comprendre. Pour exemple, je fais moi-même partie d’une minorité où se faire traiter de « gouine » peut s’avérer en soi péjoratif. Même si cela dérange beaucoup moins de monde. En même temps, je vous l’accorde, il n’existe pas, à ma connaissance, d’ouvrage intitulé « Les Dix Petites Gouines ». Non. Nous on a le « Rempart des Béguines ». C’est beaucoup plus chic. Mais pour un homophobe catholique (si, si, il en existe, je vous assure), le titre de ce grand classique de la littérature lesbienne (pardon aux habitantes de Lesbos qui ne doivent pas toutes être homosexuelles), ce titre qui fait allusion aux Béguines, (femmes vivant sous une règle monastique sans avoir formé de vœux perpétuels), doit paraître intolérable au vu du sujet sulfureux. Quand on sait en plus qu’il fait limite l’apologie de la pédophilie, la jeune « Hélène » frôlant à peine les quinze ans séduite par une cougar par qui le scandale arrive, je pense qu’il devrait alors être retiré de toutes les bibliothèques.

                                                                                   

Mince, « cougar »… Désolée pour nos pauvres petits chatons ronronnant qui pourraient s’offusquer de voir leur nom accolé à celles de femmes de petites vertus mais au grand âge. Enfin… Sans vouloir insulter les femmes ayant dépassées la quarantaine, bien sûr !

 

Non, tout ceci ne marche pas. Parce qu’on nous propose, afin de faire taire les sensibilités choquées, ni plus ni moins que l’appauvrissement, pire, l’effacement pur et simple de pans culturels, sociétaux et historiques de notre passé collectif sans lesquels l’Humanité, d’ici peu, ne ressemblera plus à rien.

 

Parce que toute cette polémique passe à côté d’une notion essentielle : la sémantique. Le fait qu’un mot, une expression, cela évolue avec notre cerveau, nos connaissances, le prisme de nos évolutions, bref, l’intelligence. Parce qu’il faut se souvenir que le mot « nègre » vient d’abord du latin « niger » qui veut juste dire « noir » et que le caractère péjoratif qu’il a pris au fil des années pourrait tout autant se ressourcer avec fierté dans la lecture des travaux d’un Aimé Césaire ou d’un Léopold Sédar Senghor sur « La Négritude ».

 

Parce que chacun devrait se réapproprier son histoire sans en craindre les stigmates.

 

Si nous refusons d’accepter nos évolutions, comment les analyser ? Si nous refusons de les garder en mémoire (et je ne parle pas de mémorial dans le sens de glorification mais bien d’instruction), comment garder le recul nécessaire pour comprendre ce que nous sommes, qui nous sommes ? D’où nous venons et pourquoi. Parce qu’il nous est primordial de distancier le fond du sujet de sa forme, nous ne devons rien effacer de nos bassesses, de notre ignominie mais bien au contraire apprendre de nos erreurs. Pour justement ne pas les perpétuer. Et pour se faire, il nous faut conserver avec soin l’intégrité de notre patrimoine. Même celui qui gratte. Sans quoi nous plongerions dans le gouffre de l’ignorance. La voie royale pour les dictatures.

 

Celle des Talibans détruisant les Bouddhas de Bâmiyân. Des révolutionnaires de 1789 décapitant les statues au fronton des cathédrales. Ou encore celle d’une Allemagne nazie purifiant la Nation dans de vastes autodafés sectaires. Nous ne valons rien à vouloir lisser l’Histoire, effacer les traces de ce qui nous blessent, refuser de comprendre que la mémoire est ce qui nous sauve de la manipulation. Car la nature ayant horreur du vide, elle comblerait aussitôt tous nos évitements, nos oublis, nos rejets par des mensonges et autres approximations hasardeuses bien plus destructrices.

 

« La connaissance des mots conduit à la connaissance des choses ».

 

Faisons donc confiance à Platon. Et calmons nos esprits. Tiens, avec de la musique par exemple. Dont l’apprentissage nous est facilité grâce au solfège, un incroyable et complexe procédé inventé par un moine italien du XIème siècle, Guido D’Arezzo. Qui décida qu’une blanche valait deux noires.

 

Tic tac, tic tac…

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